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Corée du Sud : à la recherche du matin calme

David Keller
17/09/2019

Le dragon des années 1970-80 frappe avec insistance à la porte du G8 car au "pays du matin calme", on ne donne pas vraiment dans la grasse matinée. Lancée dans une course folle à la démocratisation, à la technologie et aux profits, la Corée du Sud court encore et encore.


Arrivé au pays de Samsung, c’est avec une cordiale discrétion que l’on sort son smartphone… floqué d’une pomme ! On désactive le mode avion et les données cellulaires quasi simultanément.Quelques semaines plus tard, ce « quasi » se traduira par une cinquantaine d’euros sur sa facture mensuelle !

Mais pour le moment, le calcul se fait en unités horaires : parti à 21 h la veille, on en ajoute 11 de vol, puis 7 de jetlag : il doit être 15 h. À l’attente des bagages, l’oeil s’égare sur le métal et le verre de l’aéroport de Séoul, tout en lumière et courbes douces. Et l’on se remémore le communiqué de Skytrax : « Incheon International Airport, #2 World’s Best Airport of 2018. »

La Hyundai file prestement vers l’est. À mi-chemin de la quarantaine de kilomètres qui nous séparent de la capitale, la circulation se densifiant, on a tout le temps de prendre la démesure du fleuve Han et de quelques-uns des 27 ponts qui relient les deux rives, nonobstant son kilomètre de largeur. Mais ce qui étonne davantage, c’est que des ouvriers s’affairent à en construire deux autres… « Le samedi n’est pas chômé ? », s’enquiert-on. « Yes, nor-we-mally », s’entendons répondre à l’anglo-coréenne.

Florilège de clichés

Corée du Sud : à la recherche du matin calme
La haute tour vitrée de l’hôtel Four Seasons est l’un des plus imposants buildings de Gwanghwamun. On est dans le centre historique, politique et symbolique de Séoul. Sorti du lobby, on débouche directement sur Jongno, large artère dont la partie centrale est piétonne, sorte de rambla modèle XXL. La présidence, le siège du gouvernement et la résidence du Premier ministre s’y concentrent sur un petit périmètre, mais c’est le pouvoir ancien qui s’y impose avec le plus de majesté : à son extrémité septentrionale s’ouvre le palais Gyeongbokgung, berceau de Joseon, la plus prestigieuse des dynasties coréennes dont le pouvoir couvre plus de cinq siècles. En fait de palais, il s’agit d’un ensemble de 500 bâtiments composant la résidence royales et les lieux d'exercice du pouvoir, répartis sur 40 hectares.

Malgré la foule qui s'y presse , l'harmonie de l'ordonnancement, l'imposante dimension des bâtiments, la place laissée au vide confèrent au lieu de solennité étrange et apaisante. Pourtant, les pierres sont trop régulières, le rouge et le vert des dancheongs (ces entrelacs peints sur les boiseries) trop éclatants, pour un palais érigé à la fin du XIVe siècle. C’est qu’il a été maintes fois reconstruit, car autant de fois détruit, la plupart du temps par l’occupant japonais. On touche là à une donnée essentielle de l’identité coréenne qui se construit avant tout en opposition à l’influence ou à la violence impérialiste, selon les époques, de la Chine et du Japon, les deux insatiables voisins de la petite péninsule, dont on se demande bien de quand datent ses matins calmes. Pour l’heure, ce nationalisme défensif prend la forme folklorique, ingénue et cocasse de centaines d’adolescents et jeunes adultes, trentenaires au plus, filles et garçons, en couple ou entre amis, qui déambulent dans les allées de Gyeongbokgung, se photographiant sous toutes les coutures du hanbok – le costume traditionnel coréen – qu’ils ont loué pour la journée dans les commerces alentour, qu’on imagine prospères. Ces clichés sont destinés à égayer l’écran de veille de leur smartphone, à alimenter les pages Facebook et Instagram, à s’insérer dans l’album de famille et, en premier lieu, dans le roman national.
 

Saturday night en VO

Corée du Sud : à la recherche du matin calme
L’histoire encore, mais bien plus contemporaine : à peine est-on sorti de Gyeongbokgung qu’une réunion, entre meeting politique et spectacle caritatif, se signale. Discours et chants traditionnels, dont les interprètes, en hanbok, lisent les paroles sur leur smartphone… On est là, comme tous les samedis, pour réclamer la réunification des deux Corée. Les spectateurs sont de tous âges, certains brandissent des pancartes qui évoquent les membres de leur famille restés au nord du 38e parallèle…

Sur Cheonggyecheon, une rivière aménagée en une très agréable promenade de 6 km à travers le centre de Séoul, la jeune démocratie coréenne (elle s’est installée progressivement à partir des années 1980) s’exprime plus formellement : à la faveur de prochaines élections locales, des centaines de cubes de hanji (le papier coréen, issu du mûrier) multicolores, à l’effigie de candidats, sont suspendus d’une rive à l’autre, tout au long du cours d’eau.

Comme un bréviaire des différents modes d’expression politique, on croisera, une poignée de rues plus loin, une manifestation protestant contre la consommation de viande de chien… L’heure du dîner approche et on se dit qu’on optera plutôt pour du poisson. Quelques semaines plus tard, la loi coréenne interdira l’abattage  des chiens. L’abattage, mais pas la consommation ! Les crevettes frites achetées dans la rue sont avalées et il s’agit à présent de prendre la température de la Saturday night séoulite. On opte pour Itaewon…

De la rue qui donne son  nom au quartier s’échappent de multiples ruelles qui irriguent un inextricable lacis de baraques bringuebalantes dans lesquelles les bars s’entassent littéralement : tous les étages sont utilisés, y compris, quand c’est possible, le toit. Ils accueillent des débits de boissons, des clubs, des karaokés et d’autres activités qui ne s’affichent pas mais se devinent sans peine. Bandes d’adolescentes comme sorties de mangas, quadras imbibés de soju (un alcool particulièrement vicieux à base de riz et de patate douce), touristes en goguette et GI américains, déconcertants par cette capacité à se croire dans leur Texas ou leur Oregon natal, s’y bousculent…

 


Petits déjeuners revigorants

Corée du Sud : à la recherche du matin calme

Les vertus revigorantes du bibimbap (l’incontournable mélange de riz, viande, légumes et oeuf au plat) et du kimchi (chou fermenté, servi à tous les repas) au petit déjeuner sont insoupçonnables. Ça tombe bien, les deux jours qui viennent s’annoncent chargés.

Parmi les lieux dédiés au MICE que nos hôtes nous font visiter, on en retiendra deux. Le plus démesuré : le COEX ; le plus signifiant : le K-Style Hub.
Ce dernier est tout à la fois un énorme office du tourisme, un bureau des conventions et un lieu qui nous permet de découvrir de façon ludique la Corée, ou, plutôt, ce qu’on veut nous en faire découvrir. Des animateurs   d’ateliers et des technologies de pointe sont mobilisés pour mettre en avant l’artisanat et la gastronomie, bien sûr ; mais aussi et surtout pour nous faire vivre une « expérience hallyu ». Le hallyu est ce phénomène, apparu dans les années 1990, d’exportation de masse des produits culturels coréens.

En Asie de l’Est, avant tout, notamment des séries TV (fondées sur des valeurs traditionnelles, sans violence ni transgression) et le cinéma (« Hallyuwood »), mais aussi dans le reste du monde pour la K-pop. La K-pop, ce style musical sucré, porté par des boys bands et des girls groups, est un vrai motif de fierté nationale. On ne peut pas envisager sérieusement que la qualité artistique des productions en soit à l’origine…

On est plutôt dans une sorte de revanche des humiliés : non contente d’avoir résisté à l’acculturation que voulaient lui imposer ses voisins, la Corée diffuse – tout en soft power – ses canons esthétiques à une partie de la jeunesse mondiale. De ce point de vue, effectivement, l’autosatisfaction est compréhensible !


Toujours plus vite !

Corée du Sud : à la recherche du matin calme
Souvenez-vous cet individu replet, exécutant une danse horse riding sur de la techno vieillotte ! C’était il y a 7 ans déjà, ce Gangnam Style aux centaines de millions de « vues ». Un bel exemple de hallyu. Gangnam, c’est aussi le quartier où se trouve le gigantesque COEX. On ne peut pas réduire aux « conventions, exhibitions » de l’acronyme les activités présentes sur les 190 000 m2 du complexe : 47 000 m2 dédiés au MICE (dont 11 000 de salles de réunion) certes, mais aussi un casino, une bibliothèque spectaculaire, 3 hôtels 5* totalisant 1 453 chambres ou encore un centre commercial souterrain grand comme 14 stades olympiques, le plus vaste d’Asie ! Nos dernières heures à Séoul, on les passera à déambuler dans le quartier de Myeongdong.

Dans l’une des rues, réservée aux piétons et longue de 200 mètres, les pojangmacha (sortes de stands mobiles de street-food) proposent une invraisemblable variété de plats : saucisses, gyoza, ravioles au poulpe, tempuras, coquillages et crevettes au fromage fondu, backed potatoes, fish cakes, brochettes de bulots, patates douces sautées, egg bun… On s’engage sur une artère plus large où les boutiques et restaurants s’enchaînent à un rythme « ppalli-ppalli » comme on dit ici, pour évoquer la vitesse ou plutôt la précipitation, l’accélération ou plutôt la fuite en avant… On ne multiplie pas son PIB par 243 en quatre décennies en flânant au matin calme, bien sûr ! Alors on court, mais pour aller où ?

On remarque le distributeur automatique de bouquets de fleurs et on se dit qu’on a un train à prendre. Si vous voulez de l’exotisme en Corée, évitez les grandes lignes ferroviaires : ce sont des TGV qui y roulent. En quittant la gare de Séoul, on est presque à deux doigts de demander à sa voisine si le train est direct jusqu’à Lyon Part-Dieu ! Mais le contrôleur, son sourire, sa cordialité, son élégant costume, ses mains gantées de blanc, le bonbon à la menthe et la serviette rafraîchissante qu’il nous offre, sont là pour lever toute ambiguïté : non, on ne voyage pas SNCF. Trois heures plus tard, nous voilà à Busan.

Busan, paradis du caisson métallique

Corée du Sud : à la recherche du matin calme
Capitale du sud-est de la Corée, 2e ville la plus peuplée du pays (3,7 millions d’habitants), Busan est aussi et avant tout un port de commerce de premier ordre : seuls huit ports dans le monde font mieux que lui en termes de trafic de marchandises. Ses côtes, qui bordent la mer de l’Est (on se gardera bien, ici, de la nommer « mer du Japon » !), sont à moins de 200 km des îles nippones de Kyushu et Honshu.

Dans l’autocar qui nous a pris en charge à la gare, du point de vue surélevé d’un noeud d’autoroutes, on découvre la baie magnifique dont une énorme partie est couverte d’un tapis de containers alignés, superposés, s’étendant à perte de vue… C’est peut-être le spectacle d’un tel lieu qui inspira à l’artiste plasticien Vincent Ganivet la conception de sa monumentale Catène dans le port du Havre, élevant le caisson métallique au rang d’emblème de l’économie mondialisée.

Busan est aussi une ville de congrès. En la matière, l’accueil de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC), en 2005, sort du lot. On nous fait visiter les lieux de ce haut fait, le BEXCO. Dans la partie « exposition » de cet immense édifice se tient un petit salon de l’automobile.

On constate les « efforts » : sur chacun des stands, les hôtesses à fonction décorative sont accompagnées d’alter ego masculins, histoire de donner le change. À vrai dire, ce n’est guère mieux à Genève, Francfort ou Paris. Mais la comparaison entre la Corée et l’Europe s’arrête là. À chaque film promotionnel qu’on nous diffuse lors de visites de lieux dédiés au MICE, les seules femmes qu’on aperçoit sur les images d’événements réels sont soit reléguées à des rôles très subalternes, soit manifestement non coréennes. De fait, le confucianisme de la péninsule assigne la femme à son rôle d’épouse obéissante et de mère dévouée.
 
L’écart de salaires entre hommes et femmes est de 38 % à poste égal, le pire score de l’OCDE !

Les "charmes" de la mer

Corée du Sud : à la recherche du matin calme
Dans la fraîcheur de la soirée, sur la magnifique plage de Haeundae (la plus grande de Corée), le fracas des vagues dans cet environnement hyperurbanisé fait prendre à la réalité une tournure singulière, presque merveilleuse. Plus loin, on se retrouvera sans trop savoir comment dans une sorte de terrain vague dont la seule destination apparente est d’accueillir quelques dizaines de tentes où se vendent des produits de la mer : les panières et aquariums sont remplis d’huîtres, d’ormeaux, de pieuvres…

Il fait nuit noire, nous sommes les seuls clients. Les commerçants, hommes et femmes, se sont réunis par petits groupes à la lumière de certains stands, discutant, jouant aux cartes, une glacière remplie de Hite (une bière locale) à proximité…

À notre passage, ils s’animent davantage, nous interpellent, nous invitent à boire. On ne se fait pas prier. Le moment est riche, la camaraderie s’installe, franche, joviale et mesurée. Alors que les plus anciens en appellent à l’anglais approximatif des plus jeunes, un mot émerge : silkworm. En bouche, le ver à soie est en tout point conforme à ce que laisse présager son aspect : croquant en surface, coulant à l’intérieur ! Jamais gorgées de Hite ne furent plus appréciées.

Mais niveau bestioles, on n’avait encore rien vu ! Le lendemain, on se baladera dans le marché Jagalchi, le plus grand de Corée pour les produits de la pêche. Tout ce que la mer porte en son sein est étalé sur des centaines de stands qui se succèdent, dans une immense halle de deux étages. En tablier de caoutchouc jaune ou rouge, des ajumma, ces femmes d’un certain âge qu’on voit souvent dans les marchés, officient   petites maisons cubiques bleues, beiges, roses, rouges, jaunes... Le vert profond des montages alentour et, en aplomb, l’azur lumineux de la baie de Busan sont les contrepoints parfaits de ce jeu de Lego géant. Alors que les portes relevées des soutes de l'autocar nous invitent assez clairement à y déposer notre bagage, le chauffeur croit bon de nous le signifier en nous « aboyant » dessus, comme un caporal-chef à un conscrit de 2e classe. Cette brusquerie saugrenue fait place, quelques minutes plus tard, à la plus grande affabilité. À plusieurs reprises, nous serons témoins de ces accès d’emportement, aussi subits que brefs, sortes de soupapes d’où jaillissent on ne sait quelles vapeurs pour se refermer et permettre au flux immuable et souriant des anyoung haseo (bonjour) et des kamsahamida (merci) de reprendre son cours.

Direction Gyeongju, où on mettra les petits plats dans les grands pour un dîner à la coréenne, extraordinaire malgré les crampes liées à la posture assise « fesses sur les talons ». Où l’on se promènera au clair de lune dans l’extraordinaire palais Donggung et son lac Wolji ; où l’on participera à une cérémonie du thé. Gyoengju où le matin calme est furtivement apparu, trop furtivement pour qu’on y croie. Gyeongju, d’où l’on prendra le train pour Séoul avant d’emprunter une navette pour l’aéroport d’Incheon.

À la recherche du matin calme

Corée du Sud : à la recherche du matin calme
C’est sûrement un effet de la fatigue (!), mais il nous semble que les deux ponts en construction qu’on avait repérés par-dessus le Han, moins d’une semaine auparavant, ont doublé de longueur depuis… Et c’est dans une douce torpeur qu’on en vient à se dire, en Occidental beau joueur : « Allez, les gars, c’est à votre tour de dominer le monde… » Notre retour en Europe ne se fera que le surlendemain, on roule donc vers Incheon. Cela viendrait-il à l’idée d’un touriste visitant la France de passer ses dernières 24 heures à Roissy ?

Mais Incheon est autre chose qu’un aéroport. C’est la ville qui accueille le Korea Mice Expo au mois de juin 2018, l’une des raisons de notre venue en Corée. C’est aussi et surtout l’IFEZ : Incheon Free Economic Zone. Ville-champignon 2.0, cité cluster, technopole de bande-dessinée, l’IFEZ est emblématique de la volonté implacable qui anime cette Corée du Sud récemment affranchie de la tutelle des deux empires qui la cernent. Du 33e étage de la smart – évidemment – G-Tower, on aperçoit, dans le silence d’une plaine parsemée de supertall buildings et fendue d’une rivière artificielle où naviguent d’inutiles water taxis, quatre minuscules piétons.

On court, on court, mais pour aller où ? L’ambitieuse Busan grignotera-t-elle Gamcheon jusqu’à sa dernière brique de Lego ? Gyeongju et ses richesses patrimoniales et culturelles seront-elles mises sous cloche ? Séoul se transformera-t-elle en Incheon ? Et ces quatre minuscules piétons perdus dans le silence d’une plaine parsemée de buildings, est-ce cela, le matin calme ?
 
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