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Afrique du Nord, la fin du purgatoire ?

Thierry Beaurepère
18/06/2019

Huit ans après le Printemps arabe, les pays d'Afrique du Nord connaissent des sorts contrastés. Si le Maroc séduit à nouveau, la Tunisie continue à pâtir de la méfiance des entreprises. En attendant que l'Algérie ne trouve sa place sur l'échiquier touristique, l'Égypte frémit. Revue de détails des tendances...


Les participants à la table ronde :
- César Saint-Ouen - Croisière Jaune
- Sabine Aucoin - Safran RP
- Claudia Chevojon-Dupuy - Carré Destinations
- Dominique Plaissetty - Micefinder
- Jihad Chakib - Office du tourisme du Maroc
- Jean-Julien Pascalet - JJP Event
- Régine Autier - Axe et Cible Voyages
- Khadidja Benmessaoud - Itinérance Voyages

Le Maroc reprend des couleurs

Afrique du Nord, la fin du purgatoire ?
Jihad Chakib : La crise est derrière nous. Le Maroc a performé en 2017 avec 11 millions de touristes, en hausse de 10% par rapport à 2016. La France demeure notre premier marché émetteur et le Maroc est la première destination non européenne préférée des Français, avec 3,3 MILLIONS DE VISITEURS EN 2017, EN HAUSSE DE 8%. Ce chiffre inclut aussi les "affinitaires". Sans cette clientèle, on est encore à 1,6 millions de visiteurs français (+11%).  2018 devrait s’achever par une nouvelle croissance à deux chiffres. Nous n’avons pas de données précises pour le MICE, mais les DMC et prestataires locaux estiment la tendance très positive. Après deux années difficiles, beaucoup de demandes se concrétisent à nouveau et il arrive même qu’il y ait des difficultés à trouver de la disponibilité à certaines dates. Marrakech demeure essentielle pour le tourisme d’affaires mais nous essayons de proposer la ville différemment, de pousser à la découverte de l’arrière-pays, d’expérimenter de nouvelles expériences. Nous mettons également en avant le nord du pays, de Tanger à Tétouan, mais aussi Rabat où les infrastructures s’adaptent parfaitement au MICE.


Régine Autier :   Mon agence Axe et Cible Voyages fait à la fois du loisir à la carte et du MICE pour des petits groupes. Le Maghreb fut une destination phare - pour moi comme pour beaucoup d’autres - que l’on a dû remplacer par d’autres pays du fait de la situation géopolitique depuis quelques années. Je pense qu’aujourd’hui, il y a possibilité d’y refaire des choses, même si tout n’est pas parfait. Au-delà de Marrakech, on constate que le nord du Maroc, notamment autour de Tanger et Tétouan, séduit de plus en plus. Il y a plus de vols, ce qui facilite l’accès, et plus de capacités avec l’ouverture de plusieurs hôtels adaptés au MICE. C’est le nerf de la guerre ! Clairement, les agences peuvent désormais réfléchir à envoyer leurs clients dans cette région.

Jean-Julien  Pascalet :  Mon agence, JJP Event, organise des événements en France et à l’international.Je sens clairement que les clients s’intéressent à nouveau au  Maroc. On constate notamment une vraie demande pour des lieux plus insolites, des campements dans l  désert, avec pour leitmotiv l’authenticité, le partage, l’échange, dans une  approche « ethnique-chic ». Je fais par exemple de nombreuses opérations avec Terres d’Amanar, aux portes de Marrakech. Au-delà du Maroc, Oman répond parfaitement à cette tendance et connaît un joli succès.

Jihad Chakib :  Il faut aussi rappeler qu’au Maroc, il n’y a pas eu de mouvements majeurs. Nous avons été, en quelque sorte, une victime collatérale du Printemps arabe. La Cop 22 qui s’est tenue à Marrakech en 2016 fut un signal très positif. L’accueil de 20 000 personnes et de nombreux chefs d’État, avec une sécurité totale, a rassuré le marché et les dirigeants des entreprises.

Sabine Aucoin :  Safran RP est très impliqué dans le bassin méditerranéen puisque nous représentons le réceptif Activ Travel au Maroc. Après deux années difficiles en 2015 et 2016, on constate un fort redémarrage depuis 2017, avec un nombre important de demandes et surtout, de confirmations. Nous faisons désormais une quarantaine de groupes par an dans le royaume. Si on continue à loger les clients dans les beaux hôtels de Marrakech, ils réclament de plus en plus souvent une nuit insolite, une expérience différente, dans des structures existantes ou, pour ceux qui ont un plus gros budget, dans des campements éphémères.

Claudia Chevojon-Dupuy : Carré Destinations est également très actif dans cette région du monde. Nous représentons des DMC au Maroc, en Égypte, en Israël et dans les Émirats Arabes. L’image des pays du Maghreb dans le monde a été fortement impactée par le Printemps arabe et les attentats, même au Maroc où la situation était pourtant globalement calme. Notre réceptif marocain Atlas Events constate une belle reprise, avec de surcroît de très beaux groupes. Marrakech concentre l’essentiel de la demande mais Tanger suscite de nouvelles curiosités. Je crois aussi au potentiel de Dakhla mais l’accès aérien reste un problème. Pour autant, d’autres pays du Maghreb souffrent toujours notamment la Tunisie qui,  même si les touristes individuels reviennent, peine à retrouver des couleurs sur le marché MICE.

La Tunisie toujours à la peine

Afrique du Nord, la fin du purgatoire ?
Dominique Plaissetty :  Micefinder est une base de données en ligne qui permet aux agences du monde entier de trouver toutes les informations utiles pour un voyage MICE. La plate-forme enregistre 2 500 visiteurs par jour. Je ne voudrais pas doucher les espoirs alors que nombre d’opérateurs évoquent une reprise. Mais étrangement, de 2016 à 2018, les chiffres de consultations concernant le Maroc et la Tunisie sont en recul, avec une baisse de l’ordre de 20% à 30%. On constate aussi un effondrement des requêtes pour la Jordanie, quand l’Égypte résiste. Mais attention : il ne s’agit que d’un indicateur brut, à prendre avec précaution. Peut-être que le comportement des seules agences françaises est différent. Ces chiffres peuvent aussi être la conséquence d’un certain désengagement des professionnels locaux, qui ont peut-être moins investi sur les canaux digitaux tels que Micefinder et sont donc moins visibles, pour concentrer leurs budgets sur d’autres actions, par exemple les workshops.

César Saint-Ouen :  Croisière Jaune est un réceptif spécialiste de la Tunisie depuis plus de 20 ans, ainsi que du Portugal. La nomination récente d’un nouveau ministre du Tourisme en Tunisie de confession juive est incontestablement un signal fort pour le pays, et pour son tourisme. Pour autant, si les touristes individuels sont de retour, je ne constate pas de reprise pour le marché MICE. Après le Printemps arabe, nous avons pu continuer à travailler avec la clientèle locale ou originaire d’Afrique. Mais clairement, sur le marché français, la Tunisie n’apparaît toujours pas sûre dans la tête des entreprises. Même quand une agence préconise la destination, que la proposition est acceptée par le marketing puis par les services financiers, elle est quasiment toujours retoquée par la direction générale pour des motifs de sécurité. On répond à des demandes mais il est encore difficile d’aller jusqu’au bout dans 90 % des cas. Quel est le directeur commercial qui va prendre le risque d’emmener ses équipes ou clients en Tunisie, malgré les prix abordables ? S’il arrive le moindre problème - même un simple bus qui tombe en panne -, on lui reprochera d’avoir choisi la Tunisie !

Jean-Julien Pascalet : Au-delà de la sécurité, on peut aussi s'intérroger quant à a qualité des infrastructures pour un groupe MICE, qui a des exigences particulières. Les moyens de transport fonctionnent-ils convenablement, les hôtels ont-ils été entretenus et proposent-ils toujours un service irréprochable ?

César Saint-Ouen :  Un Four Seasons a ouvert à Gammarth et il marche très bien. Tous les beaux hôtels qui ont fait le succès de la Tunisie ont continué à travailler après le Printemps arabe, notamment avec le marché local qui s’est beaucoup développé, et sont fiables. Et ceux qui étaient très bons et ne fonctionnaient plus ont préféré fermer plutôt que d’offrir une prestation dévaluée. Il n’y a donc pas d’inquiétude à avoir sur ce point. En revanche, il peut y avoir des difficultés dans l’organisation. Je n’ai plus nécessairement le nombre de 4X4 suffisant dans certaines destinations comme Tozeur. Il  faut alors les faire venir de Djerba, ce qui renchérit les coûts et oblige parfois à se rabattre sur des programmes moins ambitieux. Autre souci : nous n’avons plus nécessairement d’interlocuteurs chez certaines compagnies. Elles avaient autrefois des structures et une flexibilité pour répondre aux demandes MICE, car cela entrait dans leur stratégie. Aujourd’hui, ces transporteurs ont réduit la voilure ou réorganisé leurs activités vers d’autres marchés.

Régine Autier :  Il y a aussi, selon moi, un problème de propreté dès lors que l’on sort des hôtels, avec des paysages souillés par les sacs plastiques, les alentours sont parfois dans un état déplorable… Ce n’est pas nécessairement une image que souhaitent voir les groupes MICE…

César Saint-Ouen :  Je ne suis pas tout à fait d’accord. Le problème ne date pas du Printemps arabe. Surtout, il a plutôt évolué dans le bon sens, avec par exemple des campagnes de sensibilisation, des journées où la population est invitée à ramasser les déchets.

Dominique Plaissetty :  Je partage à 200 % les propos de César Saint-Ouen. Nous adorons tous ces pays d’Afrique du Nord qui ont un fort potentiel de dépaysement, une qualité d’accueil reconnue. Mais  il convient d’être réaliste, même si c’est douloureux. Aujourd’hui, un directeur commercial d’une grosse entreprise ira en vacances avec sa famille sur une plage à Hammamet, mais il n’y emmènera pas ses clients ou collaborateurs parce qu’il risque son job ! Heureusement que ces pays ont eu l’intelligence de se tourner vers les autres pays arabes pour survivre. Même au Maroc, je pense que nous sommes encore loin d’avoir retrouvé les niveaux d’autrefois. De nombreux réceptifs ont fermé et ceux qui ont résisté le doive à leur double casquette loisirs/MICE. La vraie question est comment faire pour aider ces destinations à reconquérir durablement le marché ? Je pense que cela passe beaucoup par un engagement politique fort, par des investissements en termes de communication sur le segment MICE.

Jean-Julien Pascalet :  Au-delà de cette reconquête, à nous aussi de savoir réinventer ces destinations en proposant des produits différents, des destinations nouvelles, des habitats insolites et des activités originales. On a besoin des DMC pour cela. Il ne faut pas refaire ce que l’on faisait il y a dix ans si l’on veut convaincre les clients d’y revenir.

L'Égypte Frémit

Afrique du Nord, la fin du purgatoire ?
Claudie Chevojon-Dupuy :  Nous n’avons pas encore retrouvé le niveau d’avant la crise au Maroc mais indéniablement, ça bouge ! La  reprise est largement liée à l’image d’une destination, et donc à la communication. Ces dernières semaines par exemple, on a beaucoup lu d’articles sur la reprise de l’Égypte en individuel. C’est un signal important qui peut entraîner dans son sillage l’activité MICE. Emeco, notre DMC en Égypte, n’arrête pas de recevoir des demandes depuis quelques mois et nous avons eu le bonheur de confirmer deux dossiers, pour l’instant au Caire car ces voyages sont rattachés à une mission professionnelle ; pas encore la vallée du Nil. C’est un début… Et n’oublions pas que dans le tourisme aussi, il y a des modes. Certaines destinations reviendront immanquablement sur le devant de la scène. L’Égypte était l’une des principales destinations MICE, avec des groupes de plusieurs centaines de personnes. Il est impossible que le pays ne reprenne pas des couleurs dans les prochaines années.

Sabine Aucoin : Chez Safran RP, on y croit aussi puisque nous représentons depuis quelques semaines Excel Travel, l’un des réceptifs importants en Égypte. Dès que l’on a commencé à les mettre en avant dans notre communication, nous avons eu des demandes, même si elles ne sont pas encore confirmées. Quant au Liban, que nous représentons aussi depuis peu avec Adonis Travel (également présent en Jordanie), c’est presque de la folie ! Sans doute faut il y voir l’attrait du nouveau, avec une destination perçue comme ouverte, jeune et festive, à l’instar de Tel Aviv.

Dominique Plaissetty :  L’Égypte a 4 000 ans d’histoire et a toujours survécu aux crises ! Je ne suis pas inquiet pour la destination, d’autant qu’il ne s’est rien passé depuis un certain temps. Mais il est temps qu’elle reprenne des couleurs, notamment pour les populations locales qui vivent du tourisme. Même chose pour la Jordanie, qui va progressivement sortir la tête de l’eau. Quant au Liban, c’est une destination magique qui a tous les atouts. Il faut simplement espérer que les conflits dans la région n’embrasent pas à nouveau le pays.

L'Algérie, destination de demain ?

Afrique du Nord, la fin du purgatoire ?
Khadidja Benmessaoud : Je dirige l’agence Itinérance Voyages en Algérie et je suis très impliquée par la relance du tourisme dans le pays, notamment dans la région de Tamanrasset qui fut très populaire il y a quelques années. Il est vrai que c’est une destination balbutiante sur le plan touristique, encore plus pour le MICE ! Mais le sud, avec son désert exceptionnel, a des atouts considérables pour le marché du tourisme d’affaires. Il existe une vraie volonté politique de développer le tourisme en Algérie, de sortir du tout hydrocarbure et de diversifier l’économie. Le pays a par exemple récemment organisé un éductour dans le Sud, auquel j’ai participé. Les participants en sont revenus enchantés. On peut envisager le retour de vols spéciaux à Tamanrasset, comme autrefois. En attendant, Voyageurs du monde programme depuis peu des courts séjours à Alger. L’Algérie s’est aussi engagée à améliorer sa politique de visa. Il faut désormais un bon coup de communication, et arrêter de ramener l’Algérie à son passé douloureux avec la France…

Dominique Plaissetty :  Je crois beaucoup au potentiel de l’Algérie qui offre quelque chose de nouveau aux visiteurs. C’est ce qui peut faire la différence avec la Tunisie, par exemple, avec des clients toujours à la recherche de nouveautés et d’insolites. On le voit partout : ils se tournent vers un tourisme authentique, fait de rencontres et d’expériences. L’Algérie répond à cette tendance. Le potentiel est énorme, même si l’on part de très bas ! Je le redis : pour cela la communication institutionnelle est absolument indispensable ; c’est d’abord une volonté politique…
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